Les premiers échanges commerciaux d’Annecy : du silex du Ventoux aux étiquettes en plomb de Boutae

Étals et camionnettes du marché du mardi sur la place des Romains, dans le quartier des Fins à Annecy
Photo : Benoît Prieur / Wikimedia Commons (CC0)

En un coup d’œil

À voir aujourd’huiLe marché du mardi place des Romains, sur l’emprise de Boutae · les collections du Musée-Château
À faireBalade libre de la Vieille Ville au quartier des Fins par la rue Carnot · Musée-Château d’Annecy
À manger, à boireLes fromages affinés de la Fromagerie Pierre Gay, rue Carnot, sur le chemin
L’histoire en une phraseDes silex de Provence aux amphores d’Andalousie, Annecy commerce depuis 5 000 ans
L’expérienceFaire son marché là où les marchands romains déballaient déjà leurs marchandises
Pour quiCurieux d’histoire, familles, amateurs de marchés et de fromages

On imagine volontiers les premiers habitants d’Annecy vivant en vase clos, avec ce que la montagne leur donnait. C’est exactement l’inverse.

Il y a plus de 5 000 ans, les villages du lac faisaient déjà venir leur silex de Provence. Plus tard, les Gaulois ont frappé leurs propres pièces d’argent. Puis les Romains ont fait de la plaine des Fins une ville de passage où arrivaient le vin d’Espagne et la vaisselle d’Italie.

Et le plus beau, c’est qu’on fait encore son marché au même endroit. On vous raconte comment Annecy est devenue une ville d’échanges, et où en voir les traces aujourd’hui.

Avant la monnaie : le silex venu de Provence

Tout commence par un problème de pierre. Pour fabriquer des lames, des pointes de flèche et des grattoirs, il faut un bon silex. Or la région n’en a pas.

Les tout premiers occupants de la vallée l’ont appris à leurs dépens : la roche du coin est une chaille grise, très difficile à tailler.

Alors on va chercher ailleurs. L’archéologue Pierre-Jérôme Rey a étudié l’origine des silex retrouvés autour des Bauges et du lac d’Annecy, dont ceux des villages au bord de l’eau à Saint-Jorioz. Résultat : au Néolithique moyen, la majorité des objets en silex viennent des Combes de Malaucène, au pied du mont Ventoux, dans le Vaucluse.

Plus de 200 kilomètres à vol d’oiseau, sans route ni cheval. Le silex passait de main en main, de village en village, le long du Rhône et des vallées.

Ce que ça change dans notre façon de voir le lac : ces villages n’étaient pas des bouts du monde. Ils étaient les maillons d’une longue chaîne d’échanges, bien avant l’invention de la monnaie.

Le bronze : un métal qu’il faut faire venir

Avec l’âge du Bronze, le problème change de nature. Le bronze est un alliage de cuivre et d’étain. Le cuivre se trouve dans les Alpes. L’étain, non : il faut le faire venir de loin.

Pour fondre une hache, il faut donc un réseau. C’est ce qui rend si parlant le moule de hache retrouvé au Crêt de Châtillon, l’île engloutie au large de Sevrier : on y coulait le métal sur place, avec une matière première arrivée par l’échange. Et la pirogue en chêne encore couchée au fond du lac rappelle que les marchandises voyageaient aussi par l’eau. Ces villages sont racontés en détail dans notre article sur les sites palafittiques.

Vers 800 avant J.-C., le lac monte et noie ces villages. Les échanges ne s’arrêtent pas pour autant : ils quittent l’eau pour la terre ferme et les cols.

Les Allobroges : péages et pièces d’argent

Au second âge du Fer, la région appartient aux Allobroges, un peuple gaulois qui tient un vaste territoire entre le Rhône, l’Isère et les Alpes. Leur force, c’est la géographie : ils contrôlent les routes qui sortent des grands passages alpins. Les auteurs antiques rapportent qu’ils y prélevaient des péages.

Ils ont aussi leur propre argent. Les numismates, les spécialistes des monnaies, leur attribuent une grande partie des pièces d’argent gauloises de la moyenne vallée du Rhône, frappées entre 115 et 43 avant J.-C. On y voit un cheval, un cavalier, ou un bouquetin accompagné du dieu Apollon.

Une pièce, c’est une révolution discrète. On ne troque plus un objet contre un autre : on vend, on achète, on paie un droit de passage.

Et que vendait la montagne ? Le bétail, le bois, et déjà le fromage. Pline l’Ancien, l’écrivain romain du Ier siècle, cite un fromage réputé des Ceutrons, les voisins de Tarentaise, appelé vatusicus. Deux mille ans avant les étals d’aujourd’hui, les fromages des Alpes avaient déjà leur réputation chez les Romains.

Boutae, une ville-marché sur la route des Alpes

Après la conquête romaine, les échanges changent d’échelle. Dans la plaine des Fins, au nord de l’actuelle Vieille Ville, naît Boutae, un bourg installé au carrefour de trois routes. Sa naissance et ses monuments sont racontés dans notre article sur Boutae, la ville romaine.

Ici, on regarde Boutae par un autre bout : celui du commerce.

Les Romains avant la ville

Premier indice, et pas des moindres. Au 20 avenue du Parc des Sports, les archéologues de la société Éveha ont fouillé un quartier de Boutae de septembre à décembre 2021, avant la construction de logements. Selon eux, l’histoire de ce quartier commence au milieu du Ier siècle avant J.-C., avec des constructions légères et des objets d’origine italique.

Autrement dit : les marchandises romaines arrivent dans la plaine avant même que la ville ne prenne forme. Le commerce précède la ville.

Les étiquettes en plomb de 2021

Sur ce même chantier, les fouilleurs ont mis au jour une vingtaine d’étiquettes en plomb inscrites. Ce sont de petites plaques que l’on attachait aux marchandises dans le commerce antique. Pour Éveha, elles pourraient signaler la vocation commerciale de certains bâtiments du quartier.

Un puits, fouillé jusqu’à son fond à 5,20 mètres, a livré des céramiques, des os d’animaux et des pesons, ces poids en terre cuite qui tendaient les fils des métiers à tisser. Le même chantier a aussi rendu une petite applique de meuble en bronze figurant Bacchus, le dieu du vin.

Pourquoi n’en entendez-vous jamais parler ? Parce que la découverte est récente, que les objets sont partis en laboratoire et que les logements ont été construits par-dessus. Les inscriptions des étiquettes n’ont, à notre connaissance, pas encore été publiées : la suite de l’histoire reste à écrire.

Des entrepôts et des forges

À l’est du bourg, sur l’ancienne caserne de Galbert, les fouilles de l’Inrap ont révélé l’autre visage de Boutae : celui d’un bourg qui stocke et qui fabrique.

Deux bâtiments y sont interprétés comme des entrepôts. Le plus grand dépasse 600 m², ce qui en fait l’un des plus grands édifices de Boutae. Ce sont aussi les seules constructions du secteur montées avec des murs maçonnés au mortier.

Juste à côté, sept ateliers de forge ont été localisés, sans doute davantage à l’origine. Les forgerons y ont travaillé le fer du règne d’Auguste jusqu’au début du IIIe siècle, en laissant derrière eux leurs scories et leurs morceaux de four. Une cinquantaine de pesons de métier à tisser y ont aussi été retrouvés, dont 27 dans une même fosse.

Sur une route de transit, un forgeron ne manque jamais de travail : roues, outils, ferrures. À Boutae, l’artisanat vivait de la route.

Ce qui arrivait de loin

Les fouilles ont aussi livré ce que Boutae achetait : de la vaisselle de Toscane, des amphores d’Andalousie pour le vin et l’huile, des lampes à huile d’Afrique du Nord. Et pour payer, de la monnaie : selon une étude de 2006 sur le numéraire de Boutae, treize chantiers de fouilles ont livré 505 pièces.

Combien coûtait une étape ?

Aucune note d’auberge n’a été retrouvée à Annecy. Mais une pierre sculptée découverte à Isernia, en Italie, et conservée au musée du Louvre, donne le ton. Un voyageur y demande l’addition à l’aubergiste : « Copo, computemus ! », « Aubergiste, faisons les comptes ! ».

Le vin et le pain : 1 as. Le plat du jour : 2 as. Le foin pour sa mule : 2 as, autant que son propre repas. Et le voyageur de soupirer que cette mule le mènera à la ruine.

Dans un bourg d’étape comme Boutae, où passaient chariots et bêtes de somme, les comptes devaient ressembler à ça.

Quand le commerce s’arrête… et repart

Au IIIe siècle, l’Empire romain vacille. Les fouilles le montrent quartier par quartier. Avenue du Parc des Sports, le quartier est abandonné à la fin du IIIe siècle, puis devient un champ au Ve siècle. À Galbert, les forges ne dépassent pas le début du IIIe siècle.

Le grand commerce s’éteint, la ville se vide, et la vie se replie sur les hauteurs. Le négoce ne renaît vraiment que plusieurs siècles plus tard, au bord du Thiou, quand les comtes de Genève font d’Annecy leur ville et y installent même un atelier pour frapper leur monnaie. C’est l’histoire de la naissance de la ville.

Le lac, une route de marchandises

Le lac, lui, n’a jamais cessé de servir de route. Au pied des falaises du Roc de Chère, à Talloires, une barge repose par 49 mètres de fond. Longue de 9,30 mètres, elle est encore chargée de tuiles plates de 34 centimètres de long : exactement un « pied de la Chambre de Savoie », l’unité de mesure officielle de l’époque.

Une barge comparable, retrouvée à Doussard, a été datée entre 1410 et 1640. Des pirogues du Bronze aux barges à tuiles, l’eau a toujours transporté ce que la terre produisait.

Où voir les traces du commerce aujourd’hui

Ne cherchez pas un comptoir romain debout. Les échanges d’autrefois se lisent dans un musée, un nom de place et, le mardi, sous les toiles d’un marché.

Le mardi, place des Romains

Le marché de la place des Romains se tient tous les mardis, du matin jusqu’en fin d’après-midi. Il se tient sur l’emprise de Boutae : sous cette place dort le théâtre romain de la ville.

On y trouve des produits alimentaires et des produits divers, des fruits aux vêtements. Deux mille ans plus tard, on déballe toujours des marchandises dans la plaine des Fins.

Au Musée-Château d’Annecy

Le Musée-Château d’Annecy conserve les collections archéologiques des lacs et de Boutae : c’est là qu’on voit les objets eux-mêmes, du silex aux céramiques romaines.

Rue Carnot, chez un fromager

Entre la Vieille Ville et la place des Romains, la rue Carnot fait le lien. Au 47, la Fromagerie Pierre Gay perpétue depuis 1935 le commerce le plus ancien de la montagne : le fromage. Pierre Gay a été sacré Meilleur Ouvrier de France en 2011, et la boutique compte plus de 120 références, affinées sur place.

Le détail que peu de visiteurs remarquent : une vitrine au sol laisse voir la cave d’affinage, sous vos pieds. Comme à Boutae, ce qui compte se cache parfois juste sous le niveau de la rue.

À savoir avant d’y aller

  • Prix : la balade et le marché sont gratuits. Le Musée-Château est payant, autour de 7 € en plein tarif l’été, 6,50 € de septembre à décembre 2026.
  • Gratuit : le premier dimanche du mois, d’octobre à mai, au Musée-Château.
  • Marché des Romains : le mardi, de 7 h à 17 h selon la ville.
  • Fromagerie Pierre Gay : du mardi au samedi de 8 h à 19 h, le lundi de 10 h à 12 h et de 14 h à 18 h, selon sa fiche Google.
  • Niveau physique : facile, le trajet est presque entièrement plat.
  • Poussette : sans souci entre la Vieille Ville et la place des Romains ; au château, prévoyez les rampes.
  • Chien : bienvenu en balade ; il n’est pas accepté au musée.
  • Depuis la Vieille Ville : environ 17 minutes à pied (1,2 km) du Palais de l’Isle à la place des Romains, par la rue Carnot, selon Google Maps.

Depuis Annecy : environ 17 minutes à pied (1,2 km) depuis le Palais de l’Isle, par la rue Carnot

Itinéraire depuis AnnecyDepuis ma position

Une demi-journée sur les traces des premiers échanges

  • Le matin : le Musée-Château et ses collections archéologiques, pour voir les objets avant les lieux.
  • En chemin : redescendez vers le Thiou et prenez la rue Carnot. Arrêt à la Fromagerie Pierre Gay pour composer un plateau. Si vous repartez en voiture, un sac isotherme gardera vos fromages au frais jusqu’à la maison.
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  • Ensuite : continuez jusqu’à la place des Romains. Un mardi, c’est jour de marché sur l’ancienne Boutae. Les autres jours, poussez jusqu’aux thermes romains de l’avenue des Romains, visibles derrière leur vitrine.
  • Plan B en cas de pluie : gardez le Musée-Château pour le moment où il pleut.

Mon conseil AnnecyPocket : venez un mardi. Faites le musée tôt, descendez par la rue Carnot, et arrivez place des Romains dans la matinée. C’est le seul jour de la semaine où l’histoire du commerce d’Annecy se raconte à la fois dans les vitrines et sur les étals.

Pour aller plus loin dans l’histoire de la ville, l’ouvrage de référence reste l’Histoire d’Annecy de l’historien Paul Guichonnet.

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Selon votre profil

  • En famille : lancez une chasse aux indices : un nom de rue romain, une place où l’on fait toujours le marché, une cave à fromage cachée sous le trottoir. Racontez ensuite l’histoire de la mule trop gourmande.
  • En couple : le musée le matin, un plateau de fromages composé rue Carnot, puis un pique-nique au bord du lac.
  • Passionnés d’histoire : surveillez les publications d’Éveha et de l’Inrap sur Boutae : les étiquettes en plomb de 2021 n’ont pas encore livré tous leurs secrets.

À proximité

  • FromagerieFromagerie Pierre Gay47 rue Carnot
  • MarchéMarché des Romainsle mardi
  • MuséeMusée-Château d'Annecycollections archéologiques
  • BaladeLe ThiouVieille Ville
  • HébergementImpérial PalaceAnnecy, à 1,4 km à vol d’oiseau

Dormir près de la place des Romains

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Questions fréquentes des voyageurs

Quels produits s’échangeaient à Annecy dans l’Antiquité ?

Au Néolithique, du silex venu du mont Ventoux. À l’époque romaine, Boutae recevait de la vaisselle de Toscane, des amphores d’Andalousie et des lampes d’Afrique du Nord, tandis que ses forgerons travaillaient le fer sur place.

Qu’a-t-on découvert lors des fouilles d’Éveha en 2021 à Annecy ?

Au 20 avenue du Parc des Sports, une vingtaine d’étiquettes en plomb utilisées dans le commerce, un puits de 5,20 mètres et une applique en bronze figurant Bacchus. Le quartier remonte au milieu du Ier siècle avant J.-C.

Les Allobroges avaient-ils leur propre monnaie ?

Oui. On leur attribue une grande partie des pièces d’argent gauloises de la moyenne vallée du Rhône, frappées entre 115 et 43 avant J.-C., ornées notamment d’un cheval ou d’un bouquetin.

Où voir des traces du commerce romain à Annecy ?

Au Musée-Château d’Annecy, qui conserve les collections de Boutae, et dans le quartier des Fins, où le marché de la place des Romains se tient chaque mardi sur l’emprise de la ville antique.

D’où venait le silex des premiers habitants du lac d’Annecy ?

Au Néolithique moyen, en majorité des Combes de Malaucène, au pied du mont Ventoux, à plus de 200 kilomètres à vol d’oiseau. La roche locale, une chaille grise, se taillait très mal.

Pour aller plus loin

Conclusion

Annecy n’est pas devenue une ville d’échanges avec le tourisme. Elle l’est depuis que des villageois du lac ont fait venir leur silex de Provence. La prochaine fois que vous ferez votre marché place des Romains, pensez aux étiquettes en plomb restées deux mille ans sous vos pieds.

Vous avez une info ou une anecdote sur le commerce d’autrefois à Annecy ? Écrivez-nous depuis la page contact.

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